Le drapeau France Libre porte une croix de Lorraine rouge sur fond noir, flanquée du tricolore. Ce pavillon, créé en juillet 1940, n’est pas né d’un acte unique ni d’une décision solitaire de De Gaulle : il résulte d’une délibération entre plusieurs officiers cherchant à doter les Forces françaises libres d’un signe distinctif et immédiatement lisible. La signification de ce symbole s’est construite par strates, entre héritage médiéval, résonance militaire personnelle et efficacité rhétorique contre la croix gammée.
La croix de Lorraine avant 1940 : origines et trajectoire du symbole
La croix à double traverse n’est pas née en Lorraine. Elle s’appelait d’abord croix d’Anjou, portée par les ducs d’Anjou dès le XIVe siècle, en référence à un reliquaire de la Vraie Croix que Louis Ier d’Anjou fit broder sur sa bannière. Ce reliquaire présentait deux croisillons superposés, d’où la forme caractéristique du symbole.
Le lien avec la Lorraine vient plus tard, lorsque les ducs d’Anjou devinrent ducs de Lorraine à partir de 1473, sous René II. La croix passa dans les armoiries lorraines et y resta, traversant les guerres de religion, la Ligue, puis les siècles suivants. Au moment où De Gaulle l’adopte, le symbole est donc déjà porteur de plusieurs identités superposées : religieuse, dynastique, régionale.
Juillet 1940 : qui a proposé la croix de Lorraine à la France Libre ?
La décision se noue en quelques jours, à Londres, dans les premières semaines de l’exil. L’amiral Thierry d’Argenlieu écrit à De Gaulle qu’il faut aux Français libres une croix pour répondre à la croix gammée nazie. L’amiral Emile Muselier, nommé le 1er juillet 1940 au commandement des forces navales et aériennes françaises libres, propose la croix de Lorraine dans son ordre général du 3 juillet 1940. C’est ce pavillon qui est retenu pour les Forces françaises navales.
Les deux noms – croix d’Anjou et croix de Lorraine – circulent simultanément dans les échanges de l’époque, ce qui explique la confusion persistante sur l’appellation exacte du symbole. De Gaulle retient « croix de Lorraine », ancrage géographique plus parlant pour des Français en guerre, à un moment où l’Alsace-Lorraine représentait une blessure nationale encore vive.

Lien personnel de De Gaulle avec le symbole : le 507e régiment de chars
Le choix de De Gaulle ne se réduit pas à l’opposition symbolique à la croix gammée. La croix de Lorraine figurait sur l’insigne du 507e régiment de chars de combat, que De Gaulle avait commandé de 1937 à 1939. Ce régiment stationné en Lorraine portait le symbole régional sur ses insignes.
Ce lien personnel donne au choix une cohérence biographique que les récits centrés sur la seule rhétorique anti-nazie tendent à effacer. De Gaulle connaissait le symbole de l’intérieur, pas seulement comme lecteur d’histoire. Ce n’est pas un signe pris au hasard dans un répertoire : c’est un emblème qui lui avait déjà appartenu, militairement.
Un symbole, plusieurs représentations : drapeau, pavillon, décoration
La croix de Lorraine n’a pas circulé sous une forme graphique unique pendant la guerre. C’est l’un des aspects les moins traités dans les récits habituels de cette histoire.
- Le pavillon naval créé par Muselier en juillet 1940 place la croix de Lorraine sur le tricolore, dans la bande blanche. C’est le drapeau France Libre au sens strict, utilisé par les forces navales.
- Les insignes régimentaires et les brassards de la Résistance intérieure déclinent le symbole avec des proportions et des couleurs variables selon les unités et les périodes.
- La croix de Lorraine devient aussi une décoration officielle de la France combattante, intégrée dans l’ordre de la Libération créé par De Gaulle en novembre 1940.
Cette pluralité de supports n’est pas anodine. Un même signe traverse des usages très différents – militaire, civil, honorifique – sans être codifié de manière uniforme. La représentation que l’on associe aujourd’hui au « drapeau France Libre » est souvent une reconstruction a posteriori, qui fixe une forme parmi d’autres.
L’opposition à la croix gammée : efficacité rhétorique d’un choix visuel
L’argument de Thierry d’Argenlieu – « une croix contre une croix » – mérite d’être examiné pour ce qu’il est : une stratégie de communication visuelle avant l’heure. Face à un régime qui avait fait de la croix gammée l’emblème de sa domination, les Forces françaises libres avaient besoin d’un contre-signe immédiatement reconnaissable, chrétien et français.
La croix de Lorraine remplissait ces trois conditions. Elle était chrétienne par origine (la double traverse symbolise la Vraie Croix et son écriteau), française par histoire (ducs d’Anjou, puis de Lorraine), et suffisamment différente visuellement de la croix gammée pour éviter toute confusion. Sa couleur rouge sur fond sombre accentue le contraste.
Cette efficacité symbolique explique pourquoi le signe a traversé la guerre sans être remplacé, malgré les tensions internes au mouvement et les débats sur la représentativité de De Gaulle lui-même.
Signification de la croix de Lorraine dans la mémoire nationale
Après la Libération, la croix de Lorraine reste associée au gaullisme politique bien au-delà du contexte de guerre. Elle devient l’emblème du Rassemblement du Peuple Français fondé par De Gaulle en 1947, puis un signe de ralliement pour ses partisans tout au long de la Ve République.
Cette trajectoire post-guerre illustre comment un symbole d’urgence militaire peut se stabiliser en emblème idéologique durable. La croix de Lorraine n’est plus seulement le signe de la Résistance : elle devient le marqueur d’une certaine idée de la France, portée par un courant politique précis.
Ce glissement pose une question que les sources historiques ne tranchent pas entièrement : dans quelle mesure De Gaulle en 1940 anticipait-il cet usage futur, ou le symbole a-t-il été réinvesti après-coup dans une narrative gaulliste plus large ? Les archives disponibles documentent le choix de juillet 1940, pas les intentions à long terme.

